Dernière mise à jour le

     06/09/2013

L'Ingénu, de Voltaire :
un texte équipé par des classes de Première

 

Premier extrait du chapitre I (Incipit)

Comment le prieur de Notre-Dame de la Montagne et mademoiselle sa sœur rencontrèrent un huron

 

Un jour saint Dunstan, Irlandais de nation et saint de profession, partit d’Irlande sur une petite montagne qui vogua vers les côtes de France, et arriva par cette voiture à la baie de Saint-Malo. Quand il fut à bord, il donna la bénédiction à sa montagne, qui lui fit de profondes révérences et s’en retourna en Irlande par le même chemin qu’elle était venue.

Dunstan fonda un petit prieuré dans ces quartiers-là, et lui donna le nom de prieuré de la Montagne, qu’il porte encore, comme un chacun sait.

En l’année 1689, le 15 juillet au soir, l’abbé de Kerkabon, prieur de Notre-Dame de la Montagne, se promenait sur le bord de la mer avec mademoiselle de Kerkabon, sa sœur, pour prendre le frais. Le prieur, déjà un peu sur l’âge, était un très bon ecclésiastique, aimé de ses voisins, après l’avoir été autrefois de ses voisines. Ce qui lui avait donné surtout une grande considération, c’est qu’il était le seul bénéficier du pays qu’on ne fût pas obligé de porter dans son lit quand il avait soupé avec ses confrères. Il savait assez honnêtement de théologie ; et quand il était las de lire saint Augustin, il s’amusait avec Rabelais ; aussi tout le monde disait du bien de lui.

Mademoiselle de Kerkabon, qui n’avait jamais été mariée, quoiqu’elle eût grande envie de l’être, conservait de la fraîcheur à l’âge de quarante-cinq ans ; son caractère était bon et sensible ; elle aimait le plaisir et était dévote.

Le prieur disait à sa sœur, en regardant la mer : "Hélas ! c’est ici que s’embarqua notre pauvre frère avec notre chère belle-sœur madame de Kerkabon, sa femme, sur la frégate l’Hirondelle, en 1669, pour aller servir en Canada. S’il n’avait pas été tué, nous pourrions espérer de le revoir encore.

- Croyez-vous, disait mademoiselle de Kerkabon, que notre belle-sœur ait été mangée par les Iroquois, comme on nous l’a dit ? Il est certain que si elle n’avait pas été mangée, elle serait revenue au pays. Je la pleurerai toute ma vie : c’était une femme charmante ; et notre frère, qui avait beaucoup d’esprit, aurait fait assurément un grande fortune."

Comme ils s’attendrissaient l’un et l’autre à ce souvenir, ils virent entrer dans la baie de Rance un petit bâtiment qui arrivait avec la marée : c’étaient des Anglais qui venaient vendre quelques denrées de leur pays. Ils sautèrent à terre, sans regarder monsieur le prieur ni mademoiselle sa sœur, qui fut très choquée du peu d’attention qu’on avait pour elle.

Il n’en fut pas de même d’un jeune homme très bien fait qui s’élança d’un saut par-dessus la tête de ses compagnons, et se trouva vis-à-vis mademoiselle. Il lui fit un signe de tête, n’étant pas dans l’usage de faire la révérence.

 

 

Proposition de lecture analytique organisée, faite en classe, et remise en forme

 

Problématique : En quoi cet incipit relève-t-il du conte philosophique, et comment sont mises en place la fiction et la dimension satirique ?

 

bullet

INTRODUCTION

 

L'auteur le plus célèbre de contes philosophiques, Voltaire, invite le lecteur à prendre conscience de l'imperfection humaine et de l'omniprésence du mal sur la terre  en utilisant plusieurs procédés dont notamment l'humour, l'ironie et le registre satirique. Il fait de même dans ses deux plus célèbres contes Candide et L'Ingénu. Dans cet extrait de L'Ingénu écrit en 1767, qui n'est autre que l'incipit, Voltaire met en place les deux critères importants de son ouvrage : la fiction et la dimension satirique. Mais en quoi cet incipit relève-t-il d'un conte philosophique et comment sont mises en place ces deux facettes du livre ? Dans un premier temps, nous montrerons les deux « côtés » de cette situation initiale, puis nous verrons toute l'étendue de la dimension satirique.

 

bullet

Un incipit à deux coups (citation de Starobinski)

 

A) Un incipit double

 

Cet incipit est un incipit double. En effet, l'auteur y mêle le registre merveilleux et le registre réaliste. Dans un premier temps, Voltaire utilise des formulations merveilleuses pour montrer le côté typique du conte : « un jour » qui marque l'intemporalité liée au genre du conte ou encore la personnification de la montagne: « elle lui fit de profondes révérences ». On voit clairement que ce dernier exemple appartient au registre merveilleux puisque le lecteur accepte des faits surnaturels. Voltaire utilise cette personnification  afin d’utiliser son arme favorite, l’ironie, qui repose ici sur une image de la naïveté religieuse, en l’occurrence chrétienne. On sent déjà dans cette partie que l'auteur nous prépare à la moquerie et c'est aussi dans ce but qu'il utilise le registre réaliste. Il est vrai que celui-ci crée un décalage avec le merveilleux. Les lieux et les dates sont précis : « le 15 juillet 1689 » ce qui permet un ancrage historique très précis ainsi que l'analepse avec l'histoire du frère du prieur de Kerkabon. Le fait que les dates soient précises permet au lecteur de se situer par rapport à l’histoire et contribue au réalisme. Ainsi, un lecteur cultivé saura que l’histoire se déroule juste après la révocation de l’Edit de Nantes et comprendra les situations qui vont en résulter. Pour le début de son texte, on voit très clairement que Voltaire a construit son incipit en deux temps. En effet, il place son registre merveilleux en toute première position, « Un jour saint Dunstan…par le même chemin qu’elle était venue. », et enchaine de suite avec l’utilisation du registre réaliste « En l’année 1689… n’étant pas dans l’usage de faire la révérence ».

 

B) Rôle de l’incipit

 

Voltaire joue aussi sur le rôle de l'incipit. Il définit l'espace, le lieu, l'action : « 1689, le 15 juillet au soir », « la baie de Rance ». Il fait aussi part  d'un fait historique important qui est celui de la révocation de l'Edit de Nantes par Louis XIV en 1685 pour nous expliquer le contexte et nous permettre de comprendre la suite de l'histoire. Enfin, il nous décrit les personnages, certes très brièvement, mais d'une façon précise de telle sorte que les lecteurs en savent assez pour pouvoir lire la suite, ce qui est tout à fait typique du conte philosophique. « Le prieur, déjà un peu sur l’âge, était un très bon ecclésiastique, aimé de ses voisins, après l’avoir été autrefois de ses voisines » ; « Mademoiselle de Kerkabon, qui n’avait jamais été mariée, quoiqu’elle eût grande envie de l’être, conservait de la fraîcheur à l’âge de quarante-cinq ans ; son caractère était bon et sensible ; elle aimait le plaisir et était dévote. »

 

C) Mise en place de la tonalité du texte

 

Pour finir, Voltaire utilise le registre humoristique et le décalage afin de mettre dès le début en avant ses intentions : dénoncer, critiquer et instruire. Il met très vite en place celles-ci puisque dès les premières lignes, on décèle le recours à l’humour et un décalage avec la suite : « saint de profession », « comme un chacun sait ». Dans ces deux citations, l'auteur montre déjà son côté anticléricale qui apparaitra tout au long du livre vu qu'il compare par moquerie et avec l’utilisation d’un oxymore le fait d'être saint avec une profession. Cette comparaison est drôle et annonce la satire, puisque que par définition, un saint est une personne qui a eu une vie exemplaire en respectant les principes chrétiens, et qui ne gagnait en aucun cas de l’argent pour ses actions étant donné que cela est contraire aux vertus chrétiennes, alors qu’une personne qui exerce une profession est justement rémunérée pour le travail qu’elle fournit. Voltaire exprime donc d’entrée son anticléricalisme en opposant ces 2 termes et annonce la couleur de la suite. Il raconte également une anecdote que personne ne connait et que par antiphrase il dénonce : « Dunstan fonda un petit prieuré dans ces quartiers-là, et lui donna le nom de prieuré de la Montagne, qu’il porte encore, comme un chacun sait. »  Il respecte donc ainsi l'Esprit des Lumières et par la même occasion évite la censure grâce à l'ironie, aux sous entendus et au respect des conventions romanesques du 18eme siècle qui consistaient à présenter un texte comme venant de quelqu'un d’autre : « histoire véritable  du père Quesnel »

 

bullet

Un incipit satirique et ironique: la mise en place du caractère polémique et philosophique

 

 A) la misogynie

 

En premier lieu, Voltaire joue sur le fait que Mlle de Kerkabon soit une dévote, pour mettre en place quelques idées misogynes. Pour ce fait il utilise plusieurs figures de style : dont l'euphémisme quand il dit « conservait la fraîcheur de l'âge de 45 ans » ; il marie ici deux choses complètement opposées : la fraîcheur et l'âge de 45 ans. Sommes-nous toujours frais à 45 ans ? Il emploie aussi l'antithèse comme dans « elle aimait les plaisirs et était dévote », mais aimer les plaisirs tout en étant dévote n'est il pas quelque peu contre « nature » ! Voltaire se moque donc de la femme de l'époque au travers de son personnage. Pour finir il manie quelques oppositions avec les vertus chrétiennes : « choquée du peu d'attention qu'on avait pour elle » marque la présence de vanité chez Mlle de Kerkabon. En plus, il tourne en dérision le célibat de Mlle de Kerkabon. Il mobilise ainsi le cliché de la vieille fille « quoiqu’elle eût grande envie de l’être » (d’être mariée) et il se moque perfidement Mlle de Kerkabon.

 

B) Caricature et satire des personnages

 

Caricature : Description comique ou satirique d’une personne, d’une société, qui en donne une image déformée, significative.

 

Comme nous avons vu ci-dessus Voltaire caricature quelque peu ses personnages dont-il fait une description comique ou satirique, pour en faire des figures de l'époque. Il peut grâce à cela faire d'une dévote, une femme aimant les « bonnes choses » : « elle aimait les plaisirs et était dévote ». L’auteur remet donc en cause certains agissements des personnes croyantes tout comme le fait de faire croire que l'on est dévot. Le narrateur fait apparemment l’éloge du prieur : « un très bon ecclésiastique », « aimé de ses voisins ».  Mais cet éloge est ironique et satirique. En effet, il associe à l'abbé, homme d'église, le péché de chair et celui de gourmandise : « aimé [...] de ses voisines », « le seul que l'on ne fût pas obligé de porter dans son lit quand il avait soupé avec ses confrères ». Dans la deuxième citation, Voltaire explique que le prieur « tient » très bien à l'alcool ! Il montre donc ses réticences face à la religion de l'époque ainsi qu'au clergé. Voltaire a recours aux lieux communs de la critique anticléricale par la caricature de ses personnages chrétiens et de leur comportement qui lui servent à critiquer à travers eux toute la communauté chrétienne.  

 

C) Lutte contre le fanatisme et les superstitions

 

De plus, étant philosophe des Lumières, Voltaire s'oppose aux légendes irrationnelles de l'Église. Il s'en moque donc grâce à l'oxymore : « saint de profession » où l'on décèle sans mal l'ironie de l'auteur. Cette ironie repose sur un pastiche de la naïveté religieuse : le succès de la science physico-mathématique (Galilée, Descartes, Newton…) rend problématique les miracles (impossible avec les lois naturelles et physiques). D'où l'impossibilité d'avoir comme métier celui de saint !

Voltaire critique le fait que les gens aient besoin d’expliquer des évènements par des récits religieux, des superstitions. C'est d'ailleurs dans ce but qu'il invente la légende de Saint Dunstan qui est une parodie de la Légende dorée de Jacques de Voragine. D’ordinaire les montagnes sont immobiles et c’est dans l’Evangile de Saint Mathieu qu’il est question de la foi qui déplace des montagnes. Ici, Voltaire prend au pied de la lettre l’expression : « parti d'Irlande sur une petite montagne ».  On voit bien qu'il utilise le ridicule, le loufoque, pour servir sa cause.  Il vise par là à faire réfléchir les gens à propos de ces superstitions populaires, et il veut les éclairer de sa raison.

 

bullet

CONCLUSION

 

Voltaire met en place la fiction par le biais du registre merveilleux et développe l’ironie tout au long de l’incipit pour déployer la dimension satirique. Celle-ci vise à faire rire le lecteur par le ridicule et la critique. Le but premier de Voltaire est de leur ouvrir les yeux, notamment sur la religion, et  de les instruire. Par cela, il joue pleinement son rôle de philosophe, personnage brillant et cultivé de son siècle. Il a fait de même avec un précédent ouvrage, Candide, qui critique la théorie de l’optimisme en plus d’exprimer comme dans L’Ingénu un anticléricalisme prononcé.

 

Travail remis en forme par Sandra, Emilie et Romane

 

 

Deuxième extrait expliqué du chapitre I.

 

 

Il n’en fut pas de même d’un jeune homme très bien fait qui s’élança d’un saut par-dessus la tête de ses compagnons, et se trouva vis-à-vis mademoiselle. Il lui fit un signe de tête, n’étant pas dans l’usage de faire la révérence. Sa figure et son ajustement attirèrent les regards du frère et de la sœur. Il était nu-tête et nu-jambes, les pieds chaussés de petites sandales, le chef orné de longs cheveux en tresses, un petit pourpoint qui serrait une taille fine et dégagée ; l’air martial et doux. Il tenait dans sa main une petite bouteille d’eau des Barbades, et dans l’autre une espèce de bourse dans laquelle était un gobelet et de très bon biscuit de mer. Il parlait français fort intelligiblement. Il présenta de son eau des Barbades à mademoiselle de Kerkabon et à monsieur son frère ; il en but avec eux ; il leur en fit reboire encore, et tout cela d’un air si simple et si naturel que le frère et la sœur en furent charmés. Ils lui offrirent leurs services, en lui demandant qui il était et où il allait. Le jeune homme leur répondit qu’il n’en savait rien, qu’il était curieux, qu’il avait voulu voir comment les côtes de France étaient faites, qu’il était venu, et allait s’en retourner.

Monsieur le prieur, jugeant à son accent qu’il n’était pas anglais, prit la liberté de lui demander de quel pays il était. "Je suis Huron", lui répondit le jeune homme.

Mademoiselle de Kerkabon, étonnée et enchantée de voir un Huron qui lui avait fait des politesses, pria le jeune homme à souper ; il ne se fit pas prier deux fois, et tous trois allèrent de compagnie au prieuré de Notre-Dame de la Montagne.

La courte et ronde demoiselle le regardait de tous ses petits yeux, et disait de temps en temps au prieur : "Ce grand garçon-là a un teint de lis et de rose ! qu’il a une belle peau pour un Huron ! - Vous avez raison, ma sœur, disait le prieur." Elle faisait cent questions coup sur coup, et le voyageur répondait toujours fort juste.

 

Présentation

 

Le passage se situe au tout début du roman, juste après que le bateau anglais est arrivé sur la terre de l’abbé de Kerkabon et de sa sœur. La scène se déroule en Bretagne, lorsqu’un Huron qui parle très bien le français vient saluer l’abbé de Kerkabon et sa sœur. Il leur propose de l’eau de Barbades et des biscuits de mer.

Ce passage nous montre que c’est le type même du personnage philosophique, il répondait toujours juste aux questions de monsieur le prieur, et de sa sœur.

 

Questions sur le texte

 

Nous montrerons l’intérêt narratif du passage.

Puis nous montrerons quel est le comique utilisé par Voltaire qui peut servir à nous imaginer une des suites possibles du roman ?

 

Eléments de réponse et appui sur le texte

 

1°) L'intérêt narratif

Dans ce passage il y a un intérêt narratif, Voltaire nous présente un Huron qui parle bien le français. Il est en contraste total avec les autres personnages qui eux parlent anglais, c’est un personnage étonnant : « Il parlait français fort intelligiblement. Il présenta de son eau des Barbades à mademoiselle de Kerkabon et à monsieur son frère ; il en but avec eux ; il leur en fit reboire encore, et tout cela d’un air si simple et si naturel que le frère et la sœur en furent charmés. »  Il n’est pas bête mais différent, il permet de présenter un point de vue objectif sur la France.  Voltaire dresse un portrait physique de ce personnage et montre son aspect étonnant. C’est un sauvage : « Il était nu-tête et nu-jambes, les pieds chaussés de petites sandales, le chef orné de longs cheveux en tresses »  et il est naturel : c’est le stéréotype du sauvage d’Amérique. Il est apte à la civilisation et a des qualités supérieures à celles des Français. Voltaire fabrique un personnage qui a du charme.

 

2°) Le comique

Puis nous pouvons voir un comique de situation. Mlle de Kerkabon est décrite comme : « La courte et ronde demoiselle » qui est en admiration devant l’Ingénu qui lui est décrit comme un beau jeune homme: « Ce grand garçon-là a un teint de lis et de rose ! Qu’il a une belle peau pour un Huron ! » Nous pouvons d’ores et déjà savoir qu’il y aura une histoire d’amour lors du récit, mais pas avec Mlle de Kerkabon.

 

Conclusion

 

Pour conclure, ce passage a pour intérêt narratif de présenter le personnage principal, l’Ingénu et par l’utilisation du registre comique, d’imaginer une des suites possibles du roman.

 

Cassandra

 

 

Suite du chapitre

 

 

Le bruit se répandit bientôt qu’il y avait un Huron au prieuré. La bonne compagnie du canton s’empressa d’y venir souper. L’abbé de Saint-Yves y vint avec mademoiselle sa sœur, jeune basse-brette, fort jolie et très bien élevée. Le bailli, le receveur des tailles, et leurs femmes, furent du souper. On plaça l’étranger entre mademoiselle de Kerkabon et mademoiselle de Saint-Yves. Tout le monde le regardait avec admiration ; tout le monde lui parlait et l’interrogeait à la fois ; le Huron ne s’en émouvait pas. Il semblait qu’il eût pris pour sa devise celle de milord Bolingbroke : nihil admirari. Mais à la fin, excédé de tant de bruit, il leur dit avec un peu de douceur, mais avec un peu de fermeté : "Messieurs, dans mon pays on parle l’un après l’autre ; comment voulez-vous que je vous réponde quand vous m’empêchez de vous entendre ?" La raison fait toujours rentrer les hommes en eux-mêmes pour quelques moments : il se fit un grand silence. Monsieur le bailli, qui s’emparait toujours des étrangers dans quelque maison qu’il se trouvât et qui était le plus grand questionneur de la province, lui dit en ouvrant la bouche d’un demi-pied : "Monsieur, comment vous nommez-vous ? - On m’a toujours appelé l’Ingénu, reprit le Huron, et on m’a confirmé ce nom en Angleterre, parce que je dis toujours naïvement ce que je pense, comme je fais tout ce que je veux.

- Comment, étant né Huron, avez-vous pu, monsieur, venir en Angleterre ? - C’est qu’on m’y a mené ; j’ai été fait, dans un combat, prisonnier par les Anglais, après m’être assez bien défendu ; et les Anglais, qui aiment la bravoure, parce qu’ils sont braves et qu’ils sont aussi honnêtes que nous, m’ayant proposé de me rendre à mes parents ou de venir en Angleterre, j’acceptai le dernier parti, parce que de mon naturel j’aime passionnément à voir du pays.

- Mais, monsieur, dit le bailli avec son ton imposant, comment avez-vous pu abandonner ainsi père et mère ? - C’est que je n’ai jamais connu ni père ni mère", dit l’étranger. La compagnie s’attendrit, et tout le monde répétait : Ni père, ni mère ! "Nous lui en servirons, dit la maîtresse de la maison à son frère le prieur ; que ce monsieur le Huron est intéressant !" L’Ingénu la remercia avec une cordialité noble et fière, et lui fit comprendre qu’il n’avait besoin de rien.

"Je m’aperçois, monsieur l’Ingénu, dit le grave bailli, que vous parlez mieux français qu’il n’appartient à un Huron. - Un Français, dit-il, que nous avions pris dans ma grande jeunesse en Huronie, et pour qui je conçus beaucoup d’amitié, m’enseigna sa langue ; j’apprends très vite ce que je veux apprendre. J’ai trouvé en arrivant à Plymouth un de vos Français réfugiés que vous appelez huguenots, je ne sais pourquoi ; il m’a fait faire quelques progrès dans la connaissance de votre langue ; et dès que j’ai pu m’exprimer intelligiblement, je suis venu voir votre pays, parce que j’aime assez les Français quand ils ne font pas trop de questions."

L’abbé de Saint-Yves, malgré ce petit avertissement, lui demanda laquelle des trois langues lui plaisait davantage, la huronne, l’anglaise, ou la française. - La huronne, sans contredit, répondit l’Ingénu. - Est-il possible ? s’écria mademoiselle de Kerkabon ; j’avais toujours cru que le français était la plus belle de toutes les langues après le bas-breton."

Alors ce fut à qui demanderait à l’Ingénu comment on disait en huron du tabac, et il répondait taya ; comment on disait manger, et il répondait essenten. Mademoiselle de Kerkabon voulut absolument savoir comment on disait faire l’amour ; il lui répondit trovander, et soutint, non sans apparence de raison, que ces mots-là valaient bien les mots français et anglais qui leur correspondaient. Trovander parut très joli à tous les convives.

Monsieur le prieur, qui avait dans sa bibliothèque la grammaire huronne dont le révérend Père Sagar Théodat, récollet, fameux missionnaire, lui avait fait présent, sortit de table un moment pour l’aller consulter. Il revint tout haletant de tendresse et de joie ; il reconnut l’Ingénu pour un vrai Huron. On disputa un peu sur la multiplicité des langues, et on convint que, sans l’aventure de la tour de Babel, toute la terre aurait parlé français.

L’interrogant bailli, qui jusque-là s’était défié un peu du personnage, conçut pour lui un profond respect ; il lui parla avec plus de civilité qu’auparavant, de quoi l’Ingénu ne s’aperçut pas.

 

 

 

Suite, Troisième extrait expliqué du chapitre I.

 

 

Mademoiselle de Saint-Yves était fort curieuse de savoir comment on faisait l’amour au pays des Hurons. "En faisant de belles actions, répondit-il, pour plaire aux personnes qui vous ressemblent." Tous les convives applaudirent avec étonnement. Mademoiselle de Saint-Yves rougit et fut fort aise. Mademoiselle de Kerkabon rougit aussi, mais elle n’était pas si aise : elle fut un peu piquée que la galanterie ne s’adressât pas à elle ; mais elle était si bonne personne que son affection pour le Huron n’en fut point du tout altérée. Elle lui demanda, avec beaucoup de bonté, combien il avait eu de maîtresses en Huronie. "Je n’en ai jamais eu qu’une, dit l’Ingénu ; c’était mademoiselle Abacaba, la bonne amie de ma chère nourrice ; les joncs ne sont pas plus droits, l’hermine n’est pas plus blanche, les moutons sont moins doux, les aigles moins fiers, et les cerfs ne sont pas si légers que l’était Abacaba. Elle poursuivait un jour un lièvre dans notre voisinage, environ à cinquante lieues de notre habitation ; un Algonquin mal élevé, qui habitait cent lieues plus loin, vint lui prendre son lièvre ; je le sus, j’y courus, je terrassai l’Algonquin d’un coup de massue, je l’amenai aux pieds de ma maîtresse, pieds et poings liés. Les parents d’Abacaba voulurent le manger ; mais je n’eus jamais de goût pour ces sortes de festins ; je lui rendis sa liberté, j’en fis un ami. Abacaba fut si touchée de mon procédé qu’elle me préféra à tous ses amants. Elle m’aimerait encore si elle n’avait pas été mangée par un ours : j’ai puni l’ours, j’ai porté longtemps sa peau ; mais cela ne m’a pas consolé."

Mademoiselle de Saint-Yves, à ce récit, sentait un plaisir secret d’apprendre que l’Ingénu n’avait eu qu’une maîtresse, et qu’Abacaba n’était plus ; mais elle ne démêlait pas la cause de son plaisir. Tout le monde fixait les yeux sur l’Ingénu ; on le louait beaucoup d’avoir empêché ses camarades de manger un Algonquin.

 

Présentation

 

Ce passage est un extrait du chapitre I de L'Ingénu, il se situe au début du roman, peu de temps après l'arrivée du personnage éponyme, et sa rencontre avec les Kerkabon.

Il porte sur un dîner chez les Kerkabon, avec le bailli, l'abbé de Saint-Yves et sa sœur. Son thème est une discussion entre Mademoiselle de Saint-Yves et le Huron sur l'amour : elle pose des questions et lance un débat.

 

Questions sur le texte

 

Comment ce passage montre-t-il la candeur de l'Ingénu et l'intérêt narratif d'avoir un personnage naïf ?

Comment ce passage est-il l'indice d'une future histoire d'amour ?

 

Eléments de réponse et appui sur le texte

 

1°) Le Huron, personnage candide

Le passage peut être découpé en trois parties : un discours bref (une question de Mademoiselle de Saint-Yves et la réponse de l'Ingénu : « Mlle de Saint-Yves […] vous ressemblent »), un discours long (composé également d'une question et de sa réponse : « Elle lui demanda […] ne m’a pas consolé »), une analyse, par le narrateur, des effets produits par les réponses de l'Ingénu (« Mlle de Saint-Yves […]manger un Algonquin »). Chaque réponse révèle la pureté du personnage.

La première révèle que le Huron reconnaît la beauté où elle est, qu'il est flatteur et a de l'esprit ("plaire aux personnes qui vous ressemblent"): ce n'est pas un imbécile.

Cependant elle révèle aussi qu'il est idéaliste ; il est trop "fleur bleue" ce qui risque d'amener des conséquences néfastes : il sera en butte à des difficultés. Son idéalisme sera mal vu par les français, même si ce n'est pas décrit dans ce passage-ci.

La deuxième réponse de l'Ingénu montre sa simplicité de vie. Il répond qu'il n'a aimé qu'une seule femme dans sa vie : « Je n’en ai jamais eu qu’une » ce qui prouve que ce n'est pas un homme à femmes d'une part, et qu'il a des principes d'autre part. Il est dévoué, et défend celle qu'il aime (l'Algonquin, le lièvre, etc.) Son ancienne femme, Abacaba, est morte, et cependant il dit toujours l'aimer : il est fidèle à un souvenir.

Cette réponse constitue alors le résumé d'une vie marquée par le souvenir, et rejoint l'idéalisme du personnage. Le Huron est naïf, comme sa description poétique d'Abacaba, à la différence des autres personnages.

 

2°) La future histoire d'amour

La troisième et dernière partie du passage, constituée de l'analyse des effets de ces réponses, présente les ingrédients narratifs d'une future aventure amoureuse.

En faisant apparaître les qualités de l'Ingénu, les personnages l'admirent, voient en lui la clémence, l'héroïsme, la force. Mademoiselle de Saint-Yves, elle, en est même déjà amoureuse, mais cela se voit indirectement : elle "rougit et fut fort aise", elle ne peut plus réfléchir, "elle ne démêlait pas la cause de son plaisir", et sent un plaisir extrême à entendre qu'il n'a aimé qu'une seule femme, désormais décédée : non seulement il est fidèle, mais aussi libre. Elle peut donc s'intéresser à lui, et est libre d'en tomber amoureuse : il est extraordinaire par ses différences culturelles, héroïque, etc.

Mademoiselle de Kerkabon est vexée que les compliments ne s'adressent pas à elle, car elle aussi s'intéresse au Huron. Cependant le fait que seule Mademoiselle de Saint-Yves est visée par les compliments montre bien que c'est avec elle que Voltaire prépare une histoire d'amour.

Cela renforce ce que la première question de Mademoiselle de Saint-Yves laissait penser : c'est elle qui lance le débat sur l'amour, annonçant qu'il se passera quelque chose.

Le comique par légers sous-entendus grivois, qui donne une certaine atmosphère comique, est aussi destiné à annoncer cette aventure.

 

Conclusion

 

Ce passage, par divers procédés, montre que l'Ingénu, personnage principal, fait preuve de candeur. Elle est montrée par la simplicité de ses réponses et par son idéalisme, et également par le comique par contraste entre l'Ingénuité et le réalisme : les autres personnages et le lecteur peuvent sourire d'un tel idéalisme.

 

Marine

 

 

Fin du chapitre

 

 

L’impitoyable bailli, qui ne pouvait réprimer sa fureur de questionner, poussa enfin la curiosité jusqu’à s’informer de quelle religion était monsieur le Huron ; s’il avait choisi la religion anglicane, ou la gallicane, ou la huguenote. "Je suis de ma religion, dit-il, comme vous de la vôtre. - Hélas ! s’écria la Kerkabon, je vois bien que ces malheureux Anglais n’ont pas seulement songé à le baptiser. - Eh ! mon Dieu, disait mademoiselle de Saint-Yves, comment se peut-il que les Hurons ne soient pas catholiques ? Est-ce que les Révérends Pères jésuites ne les ont pas tous convertis ?" L’Ingénu l’assura que dans son pays on ne convertissait personne ; que jamais un vrai Huron n’avait changé d’opinion, et que même il n’y avait point dans sa langue de terme qui signifiât inconstance. Ces derniers mots plurent extrêmement à mademoiselle de Saint-Yves.

"Nous le baptiserons, nous le baptiserons, disait la Kerkabon à monsieur le prieur ; vous en aurez l’honneur, mon cher frère ; je veux absolument être sa marraine : monsieur l’abbé de Saint-Yves le présentera sur les fonts, ce sera une cérémonie bien brillante ; il en sera parlé dans toute la Basse-Bretagne, et cela nous fera un honneur infini." Toute la compagnie seconda la maîtresse de la maison ; tous les convives criaient : "Nous le baptiserons !" L’Ingénu répondit qu’en Angleterre on laissait vivre les gens à leur fantaisie. Il témoigna que la proposition ne lui plaisait point du tout, et que la loi des Hurons valait pour le moins la loi des Bas-Bretons ; enfin il dit qu’il repartait le lendemain. On acheva de vider sa bouteille d’eau des Barbades, et chacun s’alla coucher.

Quand on eut reconduit l’Ingénu dans sa chambre, mademoiselle de Kerkabon et son amie mademoiselle de Saint-Yves ne purent se tenir de regarder par le trou d’une large serrure pour voir comment dormait un Huron. Elles virent qu’il avait étendu la couverture du lit sur le plancher, et qu’il reposait dans la plus belle attitude du monde.

 

 

Notes sur le texte

 

 

« Un jour saint Dunstan, Irlandais de nation et saint de profession... »

On peut voir ici un zeugme, liant la nationalité au métier de saint Dunstan. Ce zeugme permet de préciser, d'expliquer le nom du personnage et ainsi de le présenter. « Irlandais de nation » précise le nom « Dunstan », à consonance britannique, tandis que « saint de profession » indique que le personnage exerce un métier religieux, introduisant d'ailleurs un des thèmes principaux que Voltaire va traiter dans le livre. On est déjà dans le vif du sujet. De plus cette expression « saint de profession » est teintée d'ironie car pouvant laisser sous-entendre que « saint Dunstan » n'est saint que de profession, mais pas dans sa personnalité ; on annonce ici encore, la future critique menée par Voltaire sur la religion et l'hypocrisie des hommes de foi (et des hommes de pouvoir comme on le verra plus tard dans cette œuvre).

 

« sur une petite montagne qui vogua » ; «  il donna la bénédiction à sa montagne qui lui fit de profondes révérences et s'en retourna en Irlande... » : la « montagne » désignant ici le navire de saint Dunstan (ainsi que ses occupants), est personnifiée : elle lui fait de « profondes révérences ».

 

« Arriva par cette voiture à la baie de Saint- Malo » : Le mot voiture désigne tout moyen de transport, ici Voltaire se moque de la superstition qui raconte ce débarquement.

 

« Dunstan fonda un petit prieuré » : C'est un couvent, dirigé par un prieur, ce sont des termes de la hiérarchie catholique.  L’abbé de Kerkabon est le prieur de Notre- Dame de la Montagne, c'est-à-dire le supérieur de ce couvent

 

« et lui donna le nom de prieuré de la Montagne, qu'il porte encore, comme un chacun sait. »

Voltaire s'adresse à son lecteur avec ironie car ce prieuré n'a jamais existé, il créé ainsi une complicité avec lui et gagne sa confiance pour la suite de son œuvre. Puisque Voltaire écrit un conte philosophique, cette complicité sera nécessaire à la persuasion et à l'adhésion de ses lecteurs.

 

« Le prieur déjà un peu sur l’âge » : l'expression signifie assez âgé

 

« Le prieur [ … ] aimé de ses voisins, après l'avoir été autrefois de ses voisines. »

« Il était le seul bénéficier du pays qu’on ne fût pas obligé de porter dans son lit quand il avait soupé avec des confrères ». Voltaire tourne en ridicule la religion : par un procédé de sous-entendu, il fait comprendre que les hommes de religion dînent ensemble et boivent jusqu'à l'ivresse.

Voltaire oppose ici la condition du prieur qui doit par définition être religieux, saint, correct, chaste, sobre, à la réalité « l'avoir été autrefois de ses voisines », mettant en cause ces prétendues chasteté et sobriété.

 

« c’est qu’il était le seul bénéficier » : possesseur d’un revenu lié à des charges de l’église, nom technique désignant la particularité des charges ecclésiastiques, considérées en fonction de l'argent qu'elles rapportent.

 

« Il savait assez honnêtement la théologie » : il maîtrisait assez bien la théologie. Voltaire met ici en cause, ironiquement,  les connaissances du prieur.

 

« conservait de la fraîcheur » : la métaphore sert à faire paraître toujours jeune la sœur du prieur. A propos de Mademoiselle de Kerkabon, Voltaire dit qu'elle était « dévote et aimait le plaisir ». Il y oppose le terme « dévote » avec le terme « plaisir » critiquant à nouveau la religion puisqu'une dévote ne devrait justement pas aimer le plaisir.

 

« que notre belle sœur ait été mangée par les Iroquois » : indiens peaux- rouges d’Amérique du Nord réputés batailleurs

 

« Sa figure et son ajustement » : sa figure et son apparence physique

 

« Le chef orné de long cheveux en tresses » : la tête

 

« Un petit pourpoint qui serrait une taille fine et dégagée » : C'est la partie supérieure d’un vêtement masculin, couvrant le torse

 

« L’air martial et doux » : l'air d’un guerrier, l'air valeureux

 

La description du Huron se fait par le champ lexical de la beauté, de l'intelligence, et de la bonté : « Sa figure et son ajustement attirèrent les regards », « l’air martial et doux », « Il parlait français fort intelligiblement », « Il présenta de son eau des Barbades à mademoiselle de Kerkabon et à monsieur son frère ; il en but avec eux ; il leur en fit reboire encore, et tout cela d’un air si simple et si naturel que le frère et la sœur en furent charmés », «un Huron qui lui avait fait des politesses », «  Ce grand garçon-là a un teint de lis et de rose », « une belle peau ». Voltaire exagère l'admiration de Melle de Kerkabon pour l'Ingénu, qu'elle décrit par des comparaisons à des fleurs « nobles », et son admiration se traduit par un soudain lyrisme de sa part.

On voit la différence avec le bailli et son benêt de fils.

 

« Le jeune homme leur répondit qu’il n’en savait rien, qu’il était curieux, qu’il avait voulu voir comment les côtes de France étaient faites, qu’il était venu, et allait s’en retourner. » Voltaire à travers ces énumérations, faites pendant une pause narrative, veut montrer l’aspect étonnant de l’Ingénu : c’est un stéréotype de l'ingénuité, de la simplicité, de l'esprit de découverte du jeune homme.

 

« La courte et ronde demoiselle » : on trouve ici une hyperbole à valeur ironique, et une accumulation de termes descriptifs qui exprime la redondance : les adjectifs courte et ronde sont employés ici de façon décalée et sont dévalorisants, ils laissent percevoir une certaine ironie, un comique de situation. Mademoiselle de Kerkabon est très légèrement dévalorisée, elle ne sera pas la belle héroïne comme Saint-Yves.

 

« Elle faisait cent questions coup sur coup. » Hyperbole montrant l'intérêt de mademoiselle de Kerkabon pour le Huron.

 

« Basse brette » : femme de basse Bretagne.

 

« le bailli, le receveur des tailles » : officier qui rend la justice, et agent des impôts, puisqu'on est sans l'ancien régime. La taille est un impôt royal prélevé sur les roturiers.

 

« Tout le monde le regardait avec admiration ; tout le monde lui parlait et l'interrogeait à la fois. » Répétition montrant que l'Ingénu est devenu le centre de l'attention, qu'il est comme un phénomène que l'on vient voir. Voltaire montre qu'il va devenir le personnage principal de l'histoire.

 

« Le Huron ne s'en émouvait pas. » Voltaire montre déjà la différence de son personnage face aux autres, il vient d'un autre monde.

 

« Nihil admirari » : ne s’étonner de rien

 

« Messieurs dans mon pays... » Nouvelle marque de la différence du Huron.

 

« lui dit ,en ouvrant la bouche d’un demi-pied »: unité de mesure hyperbolique, destinée à rendre grotesque le personnage, présenté comme très bête et toujours bavard. Cette image montre le caractère exagérément curieux du bailli, aussi appelé plus tard à cause de cette caractéristique « l'interrogant bailli »

 

« - C’est qu’on m’y a mené ; j’ai été fait, dans un combat, prisonnier par les Anglais, après m’être assez bien défendu ; et les Anglais, qui aiment la bravoure, parce qu’ils sont braves et qu’ils sont aussi honnêtes que nous, m’ayant proposé de me rendre à mes parents ou de venir en Angleterre, j’acceptai le dernier parti, parce que de mon naturel j’aime passionnément à voir du pays. »

Cette phrase issue du discours du Huron, prouve par sa longueur que l'Ingénu, naïf, est pourtant savant, tout du moins il est bon orateur. Cet argument de composition permet d'étayer l'idée que Voltaire met en place un personnage candide mais loin d'être idiot. On s'attendrait à voir un exemple de « bon sauvage » mais celui-ci est pourtant très au fait des finesses de la langue (européenne).

 

« les Anglais qui aiment la bravoure » : subordonnée qui qualifie les Anglais et les décrit de façon valorisante. « parce qu'ils ont braves, aussi honnêtes que nous. » phrase qui s'oppose à la future opinion de L'Ingénu à propos des Français.

 

« avec une cordialité noble et fière » : montre le niveau intellectuel de l'Ingénu, il est civilisé pas si sauvage que cela.

 

« un de vos français réfugiés que vous appelez huguenots » : surnom donné par les catholiques aux protestants calvinistes. Voir le chapitre VIII.

 

« J'aime assez les Français quand ils ne font pas de questions » : Sous-entendu dans le discours de l'Ingénu qui adresse de cette manière un avertissement au bailli et à la compagnie en général. Le Huron parle ici avec finesse, il envoie des piques à ceux qui le questionnent sans arrêt prouvant son esprit aiguisé.

 

« elle fut un peu piquée »: Etre piqué c'est être vexé.

 

« Je n'en ai jamais eu qu'une » Emploi d'une négation restrictive concernant les maitresses, en l'occurrence la seule maitresse que le Huron n'ait jamais eu de tout sa vie. Il insiste ainsi sur l'importance de cette maitresse à ses yeux, cela met en relief sa grande fidélité.

 

« Les joncs ne sont pas plus droits, l’hermine n’est pas plus blanche, les moutons sont moins doux, les aigles moins fiers, et les cerfs ne sont pas si légers que l’était Abacaba. » Cette comparaison montre que le Huron est un homme de discours, qu’il sait bien parler même s’il est étranger et qu’il est considéré comme un homme qui n’est pas civilisé. L'accumulation de descriptions poétiques montre un caractère sentimental, et surtout c'est une série de références empruntées à la nature du pays sauvage d'où il arrive, ce qui donne une allure pittoresque à son tableau, et une touche d'exotisme.

L'Ingénu laisse ici parler ses sentiments, il utilise des comparaisons pour montrer toutes les qualités d'Abacaba qui sont donc toutes supérieures à celles des comparés. Ces comparaisons expriment l'amour de l'Ingénu pour cette (d'après lui) beauté hors du commun.

 

« un Algonquin mal élevé » : Les Algonquins sont une peuplade nomade d’Amérique du nord.

 

« L’impitoyable bailli, qui ne pouvait réprimer sa fureur de questionner » Cette épithète, comme celle d'« interrogant », sert à dévaloriser ironiquement un personnage qui est dit civilisé par rapport à l’Ingénu.

 

Religion anglicane : religion officielle de l'Angleterre, ou autrement dit du Royaume Uni

 

Gallicane : qui se rapporte à la France il s’agit ici de la religion catholique

 

« L’abbé de Saint-Yves le présentera sur les fonts, ce sera une cérémonie bien brillante ; il en sera parlé dans toute la Basse-Bretagne, et cela nous fera un honneur infini» : fonts baptismaux destinés à l’eau du baptême, fonts signifie source, fontaine.

L'expression « honneur infini » est une hyperbole. Il s'agit d'un grand honneur pour cette société qui attache beaucoup d'importance à la religion que de baptiser un Huron (et anglais). Voltaire critique cet aspect presque fanatique de la société de l'époque qui donne trop d'importance aux croyances de chacun entraînant des discriminations.

 

 

Notes de Jeanne, Marylène, Baptiste, Marie-Pierre, Manon, Louis et Mélanie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

fin